Les appels d’offres deviennent « technologiquement neutres »

Une mode venue d’Amérique Latine souffle sur l’Europe : les appels d’offres énergétiques « technologiquement neutres ». Il s’agit d’une nouvelle manière pour les gouvernements nationaux d’augmenter la capacité du parc électrique au meilleur coût. Quitte à laisser tomber leur politique énergétique ?

Les appels d’offres « technologiquement neutres » se veulent non-discriminants : n’importe quelle source d’énergie peut être sélectionnée. Seul compte le rapport coût/efficacité.

Vent mexicain

Ce nouveau mécanisme vient du Mexique qui a récemment libéralisé son secteur énergétique en brisant les monopoles publics de l’électricité et des hydrocarbures. Cette réforme s’est notamment traduite par un appel aux investisseurs internationaux pour construire de nouvelles capacités électriques, dont le pays en pleine croissance a besoin. Mais au lieu de segmenter l’appel d’offres comme il était jusqu’alors de coutume (x MW pour l’éolien, y MW pour le solaire, etc), Mexico décide que toutes les technologies sont les bienvenues et que le coût du MWh sera le facteur déterminant. Et le résultat surprend plus d’un observateur. En deux appels d’offres, le Mexique a attribué en 2016 la construction de 5 776 MW à des prix défiant toute concurrence : jusqu’à 34,5 $/MWh, soit bien en-deçà des moyennes européennes toutes technologies confondues. Et à ce petit jeu, ce sont les énergies renouvelables qui se sont avérées les plus compétitives. L’éolien et le photovoltaïque représentent 95% des capacités allouées ! La technologies des centrales à cycles combinés gaz tire son épingle du jeu pour ses capacité de back-up, indispensables à l’équilibrage du réseau.

L’Espagne s’y met, Bruxelles approuve

Impressionné par cette double réussite, le gouvernement espagnol, enfin élu après un an et demi de crise politique, et qui cherchait un nouveau modèle énergétique viable, a annoncé la semaine dernière le lancement imminent d’un appel d’offres « technologiquement neutre » pour l’installation de 3 000 MW. Le ministre espagnol de l’Energie, Álvaro Nadal, est persuadé que les énergies renouvelables gagneront cette fois encore face à la concurrence, permettant au pays de remplir ses objectifs européens en matière d’Enr.

Et d’Europe, il en est question car Bruxelles s’intéresse de près à ce mécanisme très « concurrence compatible ». Un projet de directive est actuellement en préparation en vue d’imposer ce nouveau modèle. Une initiative qui n’est pas du goût de tout le monde, notamment des Français. Le Syndicat des énergies renouvelables, par la voix de son président, Jean-Louis Bal, a dénoncé « ces dispositifs, pensés par des ayatollahs de la concurrence pure et dure, qui nous priveraient de la nécessaire complémentarité des différentes énergies renouvelables », rapporte Greenunivers. Le gouvernement actuel est sur la même longueur d’onde mais quid dans 6 mois ?

La fin de la politique énergétique ?

Si les appels d’offres « technologiquement neutres » se sont avérés d’incroyables moyens d’attirer des financements et de prouver la compétitivité des énergies renouvelables, ils posent tout de même certaines questions. Ces appels d’offres, une fois les meilleurs gisements occupés, se concluront-ils par des prix aussi attractifs ? Ce mécanisme ne signifie-t-il pas la fin de la politique énergétique au sens classique du terme ? Une interrogation soulevée par le directeur général de la DGEC française, Laurent Michel : « Le potentiel renouvelable français doit s’exprimer à travers toutes les énergies et pas seulement la/les plus compétitive(s) à l’instant T ».

 

Publié initialement par Romain Chicheportiche sur pour Techniques de l’Ingénieur

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